Je n’étais pas censé la rencontrer.

Pas ce jour-là. Pas dans ce quartier. Pas dans cette vie.

“Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante”. J’aime la chaleur froide de cette Église républicaine qu’est le Panthéon. Ce paradoxe de marbre occupe mes dimanches.

La visite achevée, je me rendis dans un café trop cher. Elle était là, en train de lire un livre à la couverture souple, corné comme je déteste. On ne plie pas la littérature. Je n’ai jamais su s’il s’agissait d’un roman ou d’un piège. Je crois qu’elle le tenait exprès pour être vue ainsi. Elle lisait, oui, mais elle écoutait aussi les conversations autour, distraitement. Une sorte de journaliste du silence. Grand reporter qui fait du surplace.

Je l’ai regardée. Trop longtemps. Évidement Elle a levé les yeux. Agacée. Puis elle a souri. Un sourire pour ne pas faire de vagues.Que j’ai pris pour une permission. Je me suis approché. Je n’avais bu qu’un café mais j’ai titubé comme si j’étais ivre. J’ai bredouillé une phrase idiote. Mais pas tout à fait nulle, puisque je suis resté assis là pendant deux heures. Nous avons parlé du Panthéon, de son livre maltraité et du goût du Lavazza.

Elle s’appelait Jeanne. Sa façon de parler était semblable à celle que nous avions tous, quand le maître nous appelait pour réciter une poésie bancale

J’a aimé Jeanne tout d suite autant que j’ai haï Maurice Carême.

J’étais plus léger, je faisais le malin, comme on fait quand on a peur d’être sincère. Elle riait à mes blagues. C’était bien la première.

Les premiers jours ont filé comme des éclairs retenus. On ne s’est pas quitté. Dîners trop longs, nuits trop courtes, cafés au lit, draps qui en avaient marre.

C’était un amour léger. Au début. Rien ne pesait. Même nos silences étaient beaux. Elle avait cette manie de m’apporter des livres en disant : « Tu ne peux pas dire que tu m’aimes si tu n’as pas lu celui-là. » Alors je lisais. Je me perdais dans ses choix de mots, dans ses regards, dans son rire qui partait d’un coin de la bouche pour échapper à la mienne. Je lisais. Je disais “j’aime bien. C’est beau”

Je mentais à la littérature pour plaire à Jeanne.

Elle adorait marcher. Nous marchions. Elle s’arrêtait pour regarder les vitrines, les enfants. Même les pigeons. Moi, je la regardais elle.

Je me souviens d’une nuit, en particulier. Il pleuvait. Nous étions trempés, gelés, affamés. Elle m’a dit : « C’est dans ces moments-là qu’on sait. » J’ai demandé : « Savoir quoi ? »
Elle a répondu : « Si c’est vrai. »
Je n’ai pas eu besoin de demander ce que « ça » désignait.

Il y avait pourtant. Déjà. Des indices. Cette façon qu’elle avait de disparaître mentalement au milieu d’une phrase. De regarder ailleurs. Une fois, elle a oublié mon prénom dans une anecdote, puis elle a ri, gênée, en me caressant la main. J’ai ri aussi. Pour ne pas lui en vouloir.

Nous avons continué à vivre. Peut-être que l’amour, c’est juste ça; y croire et s’en accommoder.

Mais le calendrier avançait. Je ne le savais pas encore.

Mars est arrivé sans prévenir. Son pollen, ses dettes et ses désillusions.

Jeanne avait changé de rythme. La danseuse ne volait plus. Ses pointes étaient fragiles. Avares. Nos gestes se rebellaient. Et nos baisers, grève illimitée.

Les silences sont devenus plus longs. Ils pesaient. Elle avait cette façon d’éteindre la radio un peu trop vite. Nous vivions en étrangers.

Elle me disait encore « je t’aime », mais sans y mettre le corps. Et moi, je faisais semblant de ne pas remarquer. J’inventais des excuses à sa place, pour qu’elle n’ait pas à en donner. Elle ne m’accompagnait plus nul part. J’étais devenu le meilleur ami des excuses banales.

Un soir, elle m’a dit :
« J’ai besoin d’espace. »
J’ai voulu jouer l’ironie. C’était tout qu’il me restait.

Alors, pathétique, j’ai glissé “Je ne suis pas astronaute”.
Elle a haussé les épaules. Enfilé son manteau et son mépris.

Je suis resté là. A supplier la porte.

« Ce n’est rien. Elle reviendra. » Un mensonge de plus.

Le lendemain je reçus un SMS où elle me demandait de ne plus la contacter. ” Elle savait que même si j’étais amoureux, j’étais surtout lâche.

Je me suis mis à marcher. Marcher seul. Sans but. Sans plan… “Aux grands hommes...”

Le 15 mars, je l’attendais à la terrasse d’un café. Un endroit que nous aimions bien. Je m’étais dit : « Si elle vient, alors c’est que ça tient encore. Si elle vient, on repart à zéro. » J’avais mis une chemise qu’elle aimait. J’avais commandé deux cafés.

Elle n’est pas venue.

Je reçus un nouveau message de sa part. Des phrases égayées au cutter. Elle disait qu’elle ne savait plus, qu’elle avait trop espéré, qu’elle ne voulait pas faire semblant.
Qu’elle préférait arrêter là.
Une rupture administrative, mais sans possibilité de faire appel. Sans formulaire de contestation.

Je n’ai pas répondu. J’ai laissé le message ouvert, sur la table, tel un recommandé. J’ai bu les deux cafés. Et taché la chemise. Le serveur m’a regardé avec pitié. Je lui ai laissé un énorme pourboire. Pour acheter sa peine. Et son silence.

J’ai marché tout l’après-midi. J’avais froid. Je ne me souvenais plus du trajet vers mon domicile. Il n’existe pas de GPS waterproof.

C’est en passant devant une librairie que je l’ai vu, ce mot : Ides.
Une réédition de Shakespeare en vitrine. Julius Caesar.
Et cette phrase. Suspendue. Lâchée. Cet anathème si clairvoyant.
« Méfie toi des ides de Mars. »
Je l’avais apprise au collège. Je ne m’en souvenais plus. C’était loin le collège. Loin et terrifiant.

Je me suis assis sur un banc. J’ai regardé les passants. Le ciel s’est couvert à nouveau Je fermais ma veste comme pour me protéger. Mais il était trop tard. Le poignard avait fait son œuvre.

J’ai pensé.

« J’aurais dû me méfier du calendrier.
On ne survit jamais aux ides de mars. »