Le soleil se traîne sur Nevers.
Je marche. Seul. Les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, le gravier crissant sous mes pas. À 67 ans, je porte encore cette raideur d’ouvrier, celle des années où je croyais que la droiture et le travail suffiraient à changer le monde. Mais aujourd’hui, chaque pas est lourd, comme si la terre elle-même me retenait.
L’eau du canal scintille, indifférente à tout. Je m’arrête près d’un saule, son ombre dansant sur la surface. Les bruits de la ville me parviennent, lointains : des rires d’enfants, les cloches d’une église, les échos d’une manifestation.
Jadis, j’aurais été avec eux. Mais les « camarades » se taisent, et les journaux hurlent. Leurs mots me poursuivent : scandale, prêt, trahison. Leur carte de presse a la couleur de la honte.
Je revois le Président, son regard perçant, dans son bureau à l’Élysée. « Vous êtes l’homme de la situation, Pierre », m’avait-il dit en me confiant Matignon. L’homme de la situation… Quelle farce cruelle. La situation m’a englouti. Les élections perdues, le Parti en miettes, et ce prêt – ce maudit prêt sans intérêt, un geste d’ami transformé en crime par des plumes venimeuses. Moi, le fils de cheminots, accusé de m’être vendu.
Moi, qui ai donné ma vie au Socialisme.
Un passant croise mon regard, puis baisse les yeux. Je souris, amer. Même ici, à Nevers, ma ville, je suis un paria. Je sors une cigarette, mais mes doigts tremblent, et je la range. Gilberte, mes enfants… Ils ne méritent pas ce lynchage, ces gros titres qui souillent mon nom. J’ai voulu leur offrir un monde meilleur, mais le monde ne pardonne pas. Le président le dira peut-être un jour, quand je ne serai plus là : ils m’ont livré aux chiens.
Ces mots tournent dans ma tête, comme une vérité qui me casse les os.
Je reprends ma marche, longeant le canal jusqu’à un pont étroit. Les souvenirs affluent, incontrôlables. Mon père, penché sur la table de la cuisine, me répétant que l’honnêteté est la seule richesse. Les nuits à Bercy, à batailler.. Les mains serrées, les discours, les espoirs.
Les roses. Le 10 mai… Ces visages....Tout cela pour quoi ?
Pour être jugé par des vautours qui ne savent rien de la sueur. Ces parvenus qui ne nous ont pas pardonnés d’avoir enfin pris la place qui aurait toujours du être la notre.
Ces Bourbons de pacotille qui ne pensaient qu’à la Revanche.
Je m’arrête sur le pont. L’eau coule, indifférente.
Dans ma poche, le revolver pèse, froid, implacable. Je ne l’ai pas regardé depuis ce matin, mais sa présence est une question que je n’ose plus poser. Je ferme les yeux. Les visages défilent : Le Président, mes amis, mes ennemis, les journalistes. Et moi… Cet homme que je ne reconnais plus. Les chiens aboient, leurs crocs faits d’encre et de papier sanguinaires. J’encaisse.
En silence.
Le soleil décline, l’ombre du saule s’étire sur l’eau. Je fais un pas, puis un autre.
Une pensée me traverse, claire et définitive, comme un adieu : toutes les explications du monde ne justifieront pas qu’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme, et finalement sa vie.