Chaque matin, à l’aube, nous poussions le même portail rouillé, traversions les mêmes vestiaires usés, pour enfiler nos tenues uniformes,et recommencer. Toujours recommencer. Sans-cesse.
Nous ne parlions plus vraiment.

Même nos mots étaient résignés. La lutte des classes avaient cédé le pas. Chacun son pavillon moderne,sa voiture et son PEL

Le prix de la résignation. Chacun son bout de pelouse, couleur renoncement.

Un matin,l’un d’entre nous tomba.

Il était debout depuis cinq heures, comme d’habitude.

Il avait cette manière de marcher vite, de faire les choses bien. Il riait fort. Son café était le meilleur. Nous arrivions tous avant l’embauche pour en profiter.
Ce matin-là, la machine s’emballa. Il se mit à hurler. De rage. Nous accourûmes. Trop tard.

Il s’effondra.

Le chef d’équipe bredouilla quelques mots. De ce charabia managérial qui mérite la corde

Les pompiers mirent quarante minutes à arriver.

Nous savions que c’était fini pour lui.

Mais aussi pour nous.

Le soir-même, la grève fut votée.

Parmi nous,il y avait Jérôme. Il parlait bien. Il savait poser les mots. Il citait les textes de loi, les conventions collectives. Nous l’écoutions, Parce que nous voulions y croire. Jérôme avait fait des études,il lisait plus que nous. Jérôme triomphait de nos complexes.

Il entrait dans l’usine, pendant que nous restions dehors. Il parlait avec la direction. Il chantait juste mais luttait faux.
Il revenait avec des phrases creuses. Sans vraiment nous regarder.

Certains murmuraient.
Nous ne voulions pas croire à la trahison.
Pas tout de suite.

Puis vint cette réunion. Pas de vote. Pas de consultation. Un accord annoncé comme une évidence. Rien sur les heures perdues. Rien sur la sécurité. Repartir. Comme avant. Recommencer. La grille. La poussière. Le café. La peur.

Jérôme voulait« préserver l’essentiel ».
Nous avions perdu bien plus.

L’enterrement eut lieu un mercredi.

Nous étions peu nombreux. Quelques collègue emmurés de colère. Une sœur qui tenait son chagrin comme on porte une banderole.

Un silence lourd. Pas une note. Pas un discours. Rien.

Jérôme était là, lui aussi. En retrait.

Sous sa veste noir dépassait un col jaune. Cette couleur qui lui allait si bien. Il surjouait le deuil comme il avait joué la révolution.
Il n’avait rien dit à la famille. Il n’avait pas tendu la main.
Nous portions la rage.
Il portait l’oubli.

La terre recouvrit le cercueil. Je pensais au titre de ce livre qui nous avait réuni. Cette phrase si actuelle “pour qui sonne le glas”

Il n’y eut ni mots. Ni applaudissements. Chacun reprit sa route.

En partant, nous croisâmes le regard de Jérôme. Il voulut s’approcher. Mais nos pas s’éloignaient déjà. Il resta seul. Étonné. Sans-doute avait-il cru qu’on lui dirait merci. On ne remercie pas Judas.

Il n’y eut pas de fleurs au nom de l’usine.
La direction avait envoyé un mail. Un mail,c’est gratuit.

Ce jour-là, nous comprîmes qu’on avait tout perdu.

Il ne restait plus que nous, les poings dans les poches, à picorer les miettes de notre révolte. Envahi par la haine. Décorés par le gâchis.

L’usine rouvrit le lundi.
Rien n’avait changé.

Le chef d’équipe distribua les consignes comme si rien ne s’était passé. Il fallait passer aux dividendes.
La blouse de notre camarade avait déjà disparu.
Un autre la porterait, sans doute, lavée, pliée, numérotée. Une variable d’ajustement de plus.

Jérôme ne parlait plus. Il évitait les allées principales. Rentrait chez lui avant tout le monde.
Il n’était plus des nôtres. L’avait il seulement été?

Nous nous étions crus invincibles. Solidaires. Debout.
Nous nous étions dit que la mort d’un des nôtres ne resterait pas sans réponse.
Les machines avaient repris leur chant.
Et nous, le nôtre.
Nous avancions.

Croque-mort non-voyants.

Nous ne parlions plus de la grève. Ni du mort. Ni du traître.
C’était fini. Enterré. Affaire classée...

Nous avions rêvé du Grand Soir.
Nous n’avions gagné que le Petit Matin.