Il n’avait plus l’âge des certitudes.
Il regardait les mains des autres comme on regarde le Colisée.
Il ne portait plus de montre.

Le temps,c’est de l’argent.

Il était plus que fauché.
Il se souvenait mal. Mais il ne les avaient pas oublié. Elles. Combien furent-elles à fureter avec sa fureur? Il se souvenait de leurs voix flottantes
Il disait parfois : « Je les ai aimées », mais c’était faux.
Il les avait désirées. Attendues. Devinées.
Aimées ? Il ne savait pas.
Il n’y a pas de mot pour ce qui vous traverse sans vous réparer.

Parlerez-vous de morts d’Amour ?
Ou laisserez-vous les souvenirs mourir de honte.

Il se souvenait d’une nuit. D’un chuchotement.
Elle avait dit : « Tu veux rester ou disparaître ? »
Il avait répondu : « Les deux. »
Elle avait fui. Furtive fugitive.
Il avait su, ce matin-là, qu’il serait pour toujours un homme que l’on quitte.

Une ancre qui casse aux premières vagues.

Parlerez-vous de morts d’Amour ?
Ou est-ce trop de mots pour si peu de cendres ?

Il regardait les gouttes de pluie se battre entre elles.
Tout ça avait un goût d’adieu perpétuel.
Il avait aimé les départs plus que les promesses.
Parce que le silence ne ment pas.
Parce que les draps,même propres,ressemblent toujours à des piscines vides.
Parce que le grand amour n’est qu’un cadavre sous le tapis.
La première s’appelait Louise.
Elle disait « toujours » comme on dit « demain » : sans y croire, mais pour faire joli.

Il l’avait rencontrée lors d’un été inutile, un de ceux qui collent aux paupières.
Elle mettait ses pieds dans la mer et disait que les vagues ressemblaient aux hommes : trop bruyants pour être profonds.
Il avait ri. Il riait encore, parfois, en y repensant.
Elle avait les cils trop noirs pour ne pas mentir.

Parlerez-vous de morts d’Amour ?
Ou bien le sable s’est il trop tôt retiré?

Il se souvenait de ses mains, parce qu’elles n’avaient jamais tremblé.
C’était ça, peut-être, qui l’avait effrayé : cette façon de ne jamais douter.
Les femmes qui savent ce qu’elles veulent sont des pays trop éloignés.

Elle lui avait appris deux choses :
Que le cœur n’est pas un organe fiable.
Et que certains départs n’ont pas besoin de valise.

Elle était partie un matin de juillet, en lui laissant une phrase.
Rien d’éclatant. Une phrase simple, presque stupide :
« Tu m’aimeras quand j’aurai disparu. »

Elle avait raison.

Parlerez-vous de morts d’Amour,
ou laisserez-vous les absentes dicter leur lois?

Il y en eut d’autres.
Bien sûr. Toujours. Des éclats de voix, des carreaux dans la nuit
Il ne se souvenait pas d’elles en entier.
Juste des détails sans importance.

Une cicatrice.
Une voix qui disait « je reviens ».

Parlerez-vous de mort d’amour? Ou laisserez-vous le doute remplir nos champs de certitudes?

Il les avait toutes laissées partir.
Parce qu’il ne croyait ni aux serments, ni aux miracles.
Et encore moins aux rendez-vous du jeudi soir.

Il avait pris l’habitude de regarder s’éloigner les gens.
Comme on regarde une scène quand s’étale le rideau.

Il aimait à se dire:
“ Peut-être que je ne suis pas fait pour être deux.
Peut-être suis-je une porte sans serrure
Ou un radeau sans rondins de bois”


En réalité,il avait juste peur.
La peur est une magnifique gomme.

Parlerez-vous de morts d’Amour,
ou préférez-vous les effacer d’un haussement d’épaules ?

Il vieillissait.
Mal.
Il se réveillait en sursaut à cause de prénoms oubliés.
Il croyait reconnaître des silhouettes dans la rue,
Désormais elles s’appelaient toutes Mirages...

Un jour, il a cessé d’attendre.
Un jour, il a cessé d’écrire.
Un jour, il a cessé.

Il a fermé les fenêtres. Enroulé les rideaux.

« Tu m’aimeras quand j’aurai disparu….»

Il a quitté la maison laissant la porte ouverte.

Il a marché.

Jusqu’à Bray-Dunes

Il a coopéré avec l’écume.

A moins que ce ne fut l’inverse.

« Parlez-vous de morts d’Amour ? Ou bien la mer du Nord a t’elle déjà compris?”