Journal de bord du candidat Pierre Tanger.

15 mai — 21h18

Je suis monté sur la scène.

Les résultats étaient définitifs. Avec son sourire satisfait,le ministre de l’intérieur les avait annoncé. Son camp l’avait encore emporté. Et le pays avait perdu.

Je suis monté. Pas pour apaiser. Pas pour consoler. Pour dire. Une dernière fois. Un militant m’a soutenu. Il ne comprenait pas mon état. Pour lui le combat continuait. Son optimisme forcené m’étonne encore.

Voici ce que j’ai dit. Mot pour mot. Je ne retranche rien. Retrancher, c’est pour les lâches.

« Non.

Je ne vous remercierai pas.
Je ne vous dirai pas que “le combat continue”. Il est terminé. Vous l’avez perdu.

Vous ne m’avez pas battu. Vous vous êtes battus vous-mêmes. Vous vous êtes trahis.

Je suis venu deux fois. Deux fois, j’ai proposé quelque chose de solide. Pas des rêves. Des droits. Des garanties. De la justice. Et deux fois, vous avez voté pour ceux qui vous méprisent. Deux fois, vous avez préféré les coupables.

Vous aviez peur ?

Très bien. Mais la peur n’est pas une excuse pour voter contre vos enfants, vos hôpitaux, vos salaires, vos droits, votre avenir. Vous avez voté pour la haine,le rejet,contre vos intérêts.

A qui la faute ?

A vous. Gagnent petits illusionnés. Vous vous êtes auto-sabordés. Traîtres à votre classe.

Vous avez choisi.
En toute conscience.
Vous avez regardé les faits, et vous les avez niés. Vous avez entendu les mensonges, et vous les avez crus. Vous avez vu la main tendue, et vous avez craché dedans.

Il n’y a pas de pardon à ça.

Vous allez le payer. Lentement. Car ceux que vous avez élus n’ont jamais rien fait pour vous. Et ils ne commenceront pas maintenant.

Vous pensiez voter contre le “système” ? Vous avez reconduit ses pires agents.
Vous pensiez punir “les élites” ? Vous avez puni vos enfants.
Vous pensiez envoyer un signal ? Vous avez signé votre condamnation.

Vous vouliez qu’on vous parle vrai ? Alors voilà :
Vous n’êtes pas des victimes. Vous êtes des lâches.
Et l’Histoire vous jugera pour ça.

Ce pays ne veut pas être sauvé.
Très bien. Qu’il tombe.
Sans moi. »

16 mai — 18h03

Le train avance lentement. Comment pourrait-il en être autrement,

Je ne l’ai pas emporté...

Je les imagine encore, devant leurs écrans. Consternés. Choqués. Comme si la vérité était une gifle. Elle l’est. Et je n’ai plus envie d’en atténuer la force.

Ce n’était pas un coup de colère. C’était une déclaration d’abandon.

Ils voulaient mon mea-culpa

« Son projet... » ceci

« Utopique » cela…

Ils ont eu mon adieu.

Je monte vers la neige.

17 mai — 19h21

J’ai rallumé le téléphone.
Par curiosité. Rien de plus.

Mon nom sature les réseaux
Les extraits du discours tournent en boucle.
ils parlent de « rupture démocratique ».
De « suicide politique ».
De « colère glaçante ».
Certains disent que j’ai « insulté la République ».
La République ? Ils n’y connaissent rien...

Sur les chaînes d’info, les débats s’enchaînent.
Les experts, les éditorialistes, les “anciens camarades”.
Ils analysent mes mots, ma voix, mon regard.
Ils parlent de stratégie. Il n’y en avait pas.
Ils cherchent un calcul. Il n’y avait que du mépris.

Là, sur l’écran , je m’entends dire :
« Vous avez voté contre vos enfants. »
Silence dans la salle. Malaise sur le plateau.
Ils ne savent pas quoi en faire.
Ils ne savent pas quoi faire de quelqu’un qui n’attend plus rien.

J’ai fermé l’application.
J’ai éteint le téléphone.

Qu’ils parlent. Qu’ils jugent. Qu’ils spéculent.

Moi, j’ai dit ce que je devais dire.
Pas pour eux. Pas pour l’Histoire.
Pour moi.
Pour ne pas devenir un autre de ces visages gris qu’on réinvite tous les cinq ans.
Pour ne pas être un fantôme qui plane dans les couloirs du pouvoir.

Ils m’ont perdu.
Et je ne reviendrai pas.

Je regarde par la fenêtre.
Les sapins sont de plus en plus hauts.
La neige approche.
J’ai bien fait de partir avant que tout s’écroule.

18 mai

Silence.

J’ai quitté le train avant le terminus. Un petit arrêt oublié. Trois maisons, un chien qui aboie, une route grise. Pas de journalistes. Pas de comité d’accueil. Personne ne m’attendait. Pas même une femme.

J’ai marché une heure. Pas de valise. Juste ce carnet. J’ai traversé un pont, le genre d’endroit où l’on disparaît sans faire d’écho. Je connais par cœur ce repère. J’y ai pris toutes mes décisions. Écris tous mes discours. Quitté toutes mes femmes.

J’ai loué un chalet. Bois brut, murs épais. Pas de réseau. Pas de télé. Pas même une pendule. Juste une fenêtre sur les montagnes.

Ce matin, j’ai fait du café.
J’ai regardé la neige fondre au soleil.
Je me suis dit : c’est ici.

On m’écrira peut-être
Je n’attends pas l’amnistie.
Je n’écris pas pour revenir.

Le pays tombera, comme prévu.

Moi, je regarderai l’hiver passer.