Aurèle tapotait sur le clavier de la caisse. Un rythme anarchique qui lui ressemblait.
Il avait trente-deux ans et l’impression d’avoir raté sa vie.
Ce matin-là, son compte en banque affichait 27 centimes
A peine de quoi s’acheter un chewing-gum.
Il ricana tout seul.
Le copycenter, sentait l’encre bon marché et le désespoir. Aurèle y passait ses journées à photocopier des CV pour des chômeurs, des mémoires pour des étudiants, et des faire-part de mariage pour des couples qui divorceraient deux ans plus tard.
Il n’avait pas d’ambition particulière, juste une vague rancune contre le monde qui l’avait laissé là, à surveiller une imprimante. Et un salaire lui permettant de dormir.
Un fracas de classe.
La porte s’ouvrit. Enfin.
Aurèle leva les yeux, prêt à débiter son habituel « Bonjour, c’est pour quoi ? »
Il se figea.
La fille qui venait d’entrer ne ressemblait pas aux clients habituels. Elle était grande, avec des cheveux châtains noués en un chignon archaïque, des lunettes comme plus personne n’en porte et un sac semblable à l’hiver.
Aurèle sentit son cynisme vaciller une fraction de seconde.
— Bonjour. J’ai besoin de faire relier un manuscrit. C’est urgent, je dois le rendre demain.
Aurèle cligna des yeux, reprenant ses esprits.
— Un manuscrit ? Un roman ?
Elle sourit, un peu amusée, et posa une pile de feuilles sur le comptoir.
— Non, ma thèse. Doctorat en littérature comparée. Huit cent quarante-deux pages. Reliure spirale, couverture transparente. Vous pouvez faire ça ?
Aurèle siffla, feignant l’admiration. Il n’avait aucune idée de ce qu’était la littérature comparée.
— Huit cent quarante-deux pages, rien que ça. Vous comparez quoi, au juste ? Les livres qu’on lit pour s’endormir contre ceux qu’on dit avoir lu ?
Elle rit.
— Un peu des deux, j’imagine. Je m’appelle Bérénice, au fait.
— Aurèle. Enchanté
Il attrapa le manuscrit et fit mine de vérifier les paramètres de la machine, mais son esprit était ailleurs. Il se mit à rêver. Puis fut rattraper par une réalité à 27 centimes.
— Ça va prendre une petite heure, dit-il. Vous voulez attendre ou repasser ?
— Je vais attendre, si ça ne dérange pas. J’ai du boulot.
Elle désigna son sac, d’où dépassait un carnet rempli de notes manuscrites. Aurèle hocha la tête, impressionné. Il mit la machine en route.
Bérénice s’installa sur une chaise en plastique près de la vitrine, sortit un stylo et se plongea dans ses notes.
Aurèle l’observait à la dérobée. Elle était jolie, oui, mais pas dans le genre tape-à-l’œil.
Elle avait une beauté intellectuelle. Quelque chose d’inaccessible. Et lui, qu’avait-il à offrir ? Un salaire minimum, un appart minuscule avec des factures en retard, et un humour cynique qui ne faisait rire que lui.
Pourtant, une idée absurde germa dans son esprit : il voulait la séduire. Pas juste lui parler, non. La séduire.
Une séduction à 27 centimes.
Il passa la demi-heure suivante à relier le manuscrit, tout en jetant des coups d’œil à Bérénice. Elle écrivait, soulignait, fronçait les sourcils. À un moment, elle releva la tête et croisa son regard.
Elle sourit.
— Ça avance ? demanda-t-elle.
— Presque fini, répondit-il.
Il termina la reliure, glissa le manuscrit dans une couverture transparente et le posa sur le comptoir.
— Voilà, huit² cent quarante-deux pages.
Bérénice se leva, inspecta le travail et hocha la tête, satisfaite.
— Parfait. Combien je vous dois ?
— Douze euros cinquante.
Elle sortit un billet de vingt, et Aurèle rendit la monnaie, leurs doigts s’effleurant brièvement.
Il se maudit intérieurement pour avoir remarqué ce détail.
— Vous faites ça depuis longtemps ? demanda-t-elle en rangeant le manuscrit dans son sac.
— Trop longtemps.
Elle rit encore, et Aurèle sentit une lueur d’espoir.
Peut-être qu’il avait une chance.
Il prit une inspiration.
— Dites, si vous avez cinq minutes… y a un café pas loin. Je pourrais vous offrir un truc. Enfin, si vous aimez le café à un euro.
Elle haussa un sourcil, Intriguée.
— Un café à un euro ? Ça existe encore, ça ?
— Faut savoir où chercher, répondit-il avec un clin d’œil qu’il espérait confiant.
Bérénice hésita, puis consulta sa montre.
— J’ai un rendez-vous dans une heure, mais… pourquoi pas. C’est où, ce café miracle ?
Aurèle n’avait pas prévu qu’elle dirait oui.
Et merde, il n’avait que 27 centimes.
Le café le moins cher du coin coûtait 1,20 €.
Il improvisa.
— Juste au coin, à la laverie. Ils ont une machine à café déglinguée, mais ça fait le job.
C’était un mensonge évident.
La laverie n’avait pas de machine à café.
Mais il avait une idée. Une idée stupide, mais une idée quand même.
Ils sortirent du copycenter, et Aurèle guida Bérénice vers la laverie. En chemin, il parla trop fort.
Elle l’écoutait, posant des questions, riant à ses blagues
Arrivés à la laverie, il feignit la surprise.
— Mince, on dirait qu’ils ont enlevé la machine. Bon, plan B.
— Plan B ? répéta-t-elle, un sourire en coin.
— Ouais. Attendez-moi deux secondes.
Il entra dans le kebab d’à côté, où il connaissait vaguement le patron, un type qui lui devait une faveur. Solidarité de franchisés dans la dèche.
Il expliqua la situation en chuchotant. L’autre éclata de rire mais accepta de lui faire deux cafés à l’œil.
Aurèle revint triomphant avec deux gobelets en plastique même pas recyclable.
Ils s’assirent sur un banc dehors, sous un éclairage suicidaire.
Le café était infect, mais Bérénice ne sembla pas s’en formaliser.
— Alors, c’est quoi ton histoire ? demanda-t-elle en soufflant sur son gobelet. T’es vraiment juste un mec qui fait des photocopies, ou t’as un grand plan secret ?
Il ricana, mais la question le piqua. Son grand plan, c’était quoi ?
Il opta pour l’honnêteté.
— Disons que je suis en phase d’observation. J’attends que le monde me donne une bonne raison de me bouger. Et toi ? T’es du genre à tout planifier ou t’improvises ?
Elle réfléchit.
— Un peu des deux. Ma thèse, c’est planifié au millimètre. Mais le reste… je me laisse surprendre.
Ils parlèrent encore, de livres qu’Aurèle n’avait pas lu, de films qu’il avait vus en streaming illégal. Elle lui demanda s’il écrivait, lui aussi. Il haussa les épaules.
— J’écris des listes de courses, ça compte ?
Elle rit, mais insista.
— Tu devrais essayer. T’as une façon de parler, je suis sûre que t’as des histoires à raconter.
Quand Bérénice annonça qu’elle devait partir pour sa réunion, Aurèle proposa de l’accompagner jusqu’à l’arrêt de bus. Elle accepta.
Ils marchèrent en silence.
À l’arrêt, Bérénice sortit un petit carnet de son sac, griffonna quelque chose et arracha la page.
— Tiens, dit-elle en lui tendant le papier. Mon numéro. Si jamais tu trouves un autre café encore moins cher.
Aurèle prit le papier, abasourdi.
Le bus arriva, elle monta, lui fit un signe de la main à travers la vitre. Il resta planté là, jusqu’à ce que le bus disparaisse au coin de la rue. Son téléphone vibra. Toujours 27 centimes.
Les jours suivants, Aurèle ne l’appela pas. Pas par manque d’envie, mais parce qu’il ne savait pas quoi dire. Qu’avait-il à offrir ?
Rien.
Le papier avec son numéro resta dans sa poche, plié, déplié, usé. Origami du désespoir.
Huit jours plus tard, elle poussa à nouveau la porte.
— J’ai besoin de dix copies de ça, dit-elle en posant les pages sur le comptoir. Et… t’as jamais appelé.
Il bredouilla, cherchant une excuse.
— Ouais, euh, j’étais débordé. Tu sais, à courir après les centimes.
Elle leva les yeux au ciel, mais son sourire s’élargit.
— T’es nul. Lis la première page avant de copier.
Intrigué, Aurèle baissa les yeux sur le document. Ce n’était pas un chapitre de thèse, ni un article savant. C’était une nouvelle, intitulée Vingt-sept centimes. La première phrase disait : « Il n’avait qu’un sourire narquois et un rêve qu’il n’osait pas s’avouer. »
Aurèle sentit sa gorge se serrer en lisant la suite. C’était lui, ou presque : un type coincé dans une vie étriquée, trop cynique pour espérer, jusqu’à ce qu’une rencontre vienne fissurer ses défenses.
— C’est toi qui as écrit ça ? demanda-t-il, la voix plus douce qu’il ne l’aurait voulu.
— Ouais, répondit-elle, s’appuyant sur le comptoir. Je me suis dit que si tu ne racontais pas ton histoire, je pouvais la commencer. Mais à toi d’écrire la fin.
Aurèle la regarda, puis le papier dans sa poche, toujours intact. Il n’avait ni argent, ni plan, ni rien qui puisse rivaliser avec son monde à elle. Mais il avait 27 centimes, un humour bancal et, maintenant, une page blanche à remplir.
— D’accord, dit-il, un sourire en coin. Mais si j’écris la fin, c’est toi qui payes le café la prochaine fois.
Bérénice éclata de rire, et pour la première fois depuis des années, Aurèle sentit que sa vie, même fauchée, pouvait peut-être s’écrire autrement.
Il attrapa un stylo et un vieux carnet derrière le comptoir. Ce soir-là, après la fermeture, il écrivit les premiers mots d’une histoire.
La leur.