14h03. Cours d’assise. Lumière froide. Silence hésitant.
L’avocat se lève. Il claque machinalement sa robe. Vielle superstition de ses années étudiantes. Il prend le temps. Regarde le jury.
« Elle s’appelle Alice. Ce n’est pas un prénom de roman. Ce n’est pas une héroïne. C’est une femme qui, toute sa vie, a baissé les yeux. Pas par soumission. Par habitude. Parce qu’on lui a appris que lever les yeux, c’était provoquer. Et que provoquer, c’était mériter. »
22h31. Rue de Varenne. Deux voitures de police. Une civière. Un drap blanc. Des voisins qui murmurent derrière les rideaux. À l’intérieur, Alice assise sur une chaise. Mains posées sur les genoux. Visage neutre. Le couteau est là, sur le carrelage. Pas de sang éclaboussé. Juste une flaque, précise. L’homme au sol. Cinquante-sept ans. Légèrement vêtu. Une bouteille de vin blanc à moitié vide.
« Monsieur R., dit l’avocat, n’était pas un monstre. C’était un homme comme tant d’autres. Aimé, respecté. Il aimait se montrer charmant, protecteur. Quand Alice a été embauchée, il a vu en elle une chose rare : quelqu’un qui ne disait jamais non. »
Alice, 10 ans. Un repas de famille. Elle veut donner son avis sur un sujet qu’elle ne comprend pas vraiment. Un oncle sourit : « Chut, écoute les grands. » La mère approuve d’un regard. C’est là que ça commence : le doute. Le sentiment que sa voix est une anomalie.
Alice, 15 ans. Un professeur l'appelle à la fin du cours. Il trouve ses dissertations "mûres pour son âge". Il lui parle longtemps. Trop longtemps. Il lui touche le bras en lui disant qu'elle est brillante. Elle sourit, mal à l’aise, ne dit rien. En rentrant, elle jette son devoir à la poubelle.
« Il n’a pas violé Alice, dira-t-on. Il ne l’a pas frappée. Non. Il a seulement insisté. Il a utilisé ce que tant d’hommes utilisent : en être un »
Jusqu’à ce soir-là, où Alice a compris que son silence ne la sauverait pas.
Alice, au bureau. M. R. s’approche. Il la félicite pour la globalité de son travail Sa main reste sur son épaule. Longtemps. Elle sourit, figée. Il s’en va. Elle se lave les mains. Rit d’elle-même. « Tu exagères, Alice. »
14h19. La salle d’audience est tendue. L’avocat tient le couteau. Il ne le brandit pas. Il le montre, comme n’importe quel objet.
« Ce n’est pas une arme. C’est un instrument de cuisine. Il était là, dans sa main, parce qu’elle préparait à manger. Parce qu’elle n’a pas crié. Parce qu’il a avancé. Parce qu’elle avait peur. Et parce qu’un jour, la peur devient une lame.
Alice, le soir du drame. Elle ouvre à contrecœur. Il parle fort. Il rit. Il s’installe. Il boit. Il dit qu’il l’aime bien. Qu’elle est différente. Il se rapproche. Elle recule. Il dit : « T’es tendue ce soir… »
Il tente de l’embrasser. Elle dit non. Il insiste. Elle dit non encore. Il ne comprend pas, ou fait semblant. Sa main sur sa hanche. Alors, sans même penser, elle frappe. Un seul geste. Défensif.
Il tombe. Elle ne crie pas. Elle appelle les secours. Elle ne cherche pas à fuir. Ne cache rien. Elle dit la vérité. Sobrement, sans rien omettre. Elle n’a rien à cacher.
« Ce n’est pas une vengeance. Ce n’est pas une stratégie. C’est un accident de l’âme. Une collision entre la peur et l’habitude. Elle n’a jamais voulu tuer. Elle a voulu vivre. »
Une femme se lève dans la salle. Surprise. L’ancienne stagiaire. Elle prend la parole. Le président hésite, puis acquiesce.
« Il m’a fait la même chose. Sauf que je n’avais pas de couteau. »
Silence. Chaleur. Malaise.
Alice, pour la première fois, regarde la salle. Elle soutient les regards. Provocation existentielle.
15h26. Le président se tourne vers elle. L’invite à parler. Elle se lève. Ne tremble pas
« Je croyais que dire non, gentiment, ça suffirait. Mais il n’a pas entendu. Alors, c’est mon corps qui a parlé. »
Un murmure traverse le public. Une tension sourde. Le président fronce légèrement les sourcils. Il échange un regard avec le procureur.
L’avocat, lui, ne dit plus rien. Son travail est terminé.
Alice, 7 ans. Elle pleure dans son lit. Son père crie derrière la porte. Elle serre les draps contre elle. Elle rêve d’être un garçon. Elle rêve de devenir Pierre.
Le président du tribunal se lève.
Le jury se retire.